Rechercher

Le mouvement psychanalytique

Dernière mise à jour : 1 févr. 2021

Dès l’origine Freud s’est entouré d’adeptes et de disciples qui se réunissaient pour débattre des avancées que chacun pouvait avoir eu dans leurs recherches respectives. Les "réunions du mercredi" au 19 rue Berggasse à Vienne à partir de 1902 sont les prémisses du mouvement psychanalytique qui ne cessera de grandir d’évolution en rupture, des 32 membres de 1908 jusqu’aux 30 à 40.000 psychanalystes à travers le monde[1] et environ 5500 en France de nos jours avec de nombreuses et diverses associations règlementant la pratique. Les disciples des premiers instants : Adler, Jung, Rank et Ferenczi entre autres ont chacun apporté des avancées significatives à la psychanalyse.

L’histoire de la psychanalyse est étroitement liée à la vie de son découvreur et de son cercle proche. On ne peut dissocier la genèse de cette nouvelle science et son évolution des introspections et atermoiements psychologiques que Freud et ses disciples ont traversé dans le dialogue avec leur inconscient. Leurs rapports varièrent d’idylles à querelles et à rupture au fur et à mesure de l’avancement de leur recherche. La photo ci-dessus a été prise en septembre 1909 devant la Clark University lors du premier voyage de Freud aux États Unis en compagnie de Jung et de Ferenczi sur invitation de Granville Stanley Hall professeur de psychologie et président de la Clark University.

Ce blog résume la vie et l’œuvre de deux compagnons de route de S. Freud : C.G. Jung et S. Ferenczi, la psychanalyse active a tiré sa méthode du travail de ces trois psychanalystes.

Carl Gustave Jung : « Le seul sens de l’existence humaine est d’allumer une lumière dans les ténèbres de l’être pur et simple »

Carl Gustave Jung considéré par Freud comme son fils spirituel, psychiatre suisse, est né le 26 juillet 1875 à Kesswill et mort le 6 juin 1961 à Küssnacht en Suisse Alémanique ; il est le fondateur de la psychologie analytique. A partir 1909 il commence déjà à se détacher de la figure paternelle que Freud représente. Leur première rencontre date de mars 1907, Jung raconte cette rencontre dans son autobiographie (Ma vie) et les prémices de leurs désaccords sur la théorie sexuelle: Jung avançant l’importance de la spiritualité dans l’évolution des sociétés. En 1910 lors d’une autre rencontre Jung relate un vif souvenir de Freud lui disant : « Mon cher Jung, promettez-moi de ne jamais abandonné la théorie sexuelle. C’est le plus essentiel ! voyez-vous nous devons en faire un dogme, un bastion inébranlable. » Jung en concluait que Freud qui faisait état de son irréligiosité s’était construit un dogme, au dieu jaloux qu’il avait perdu, s’était substitué une autre image qui s’imposait à lui : celle de la sexualité [2] les désaccords ne vont alors qu’en grandissant, leurs opinions divergeant sur la parapsychologie que Freud qualifie de « sottises » et puis sur la notion d’inconscient collectif que Jung commence à élaborer. La dégradation de leur relation s’intensifie en 1911, Freud reprochant alors à Jung de par trop s’appuyer sur des sources mythologiques ou religieuses. La rupture est consommée en 1914. La psychanalyse d’aujourd’hui doit à Jung outre les notions d’inconscient collectif et d’archétypes, celles d’anima et d’animus, de persona et de soi et de synchronicité. Pour Freud l’inconscient c’est le monde intérieur, c’est l’ombre, pour Jung l’inconscient ne se résume qu'à un enchevêtrement de perversité, il distingue l’inconscient personnel et l’inconscient collectif familial, ethnique et culturel primordial, un réservoir d’énergie psychique ou se trouvent les archétypes qui peuvent se définir comme une structure vide servant de matrice virtuelle génératrice de représentations archétypales, c’est à dire d’empreintes d’images primordiales universelles de tous les mythes communs à l'humanité, une source universelle hors du temps et de l’espace. En résumé imaginons un iceberg : la partie immergée c’est le conscient et la partie plus volumineuse sous les eaux : L’inconscient. Le soi est cette partie à créer au centre et sur la circonférence, cette somme des eaux au pluriel. Le soi est l’idéal de l’état d’être à atteindre, il est issu d’une mise en mouvement, d’une transformation d’une transmutation au sens alchimique ; Le soi c’est aussi le but de la vie, c’est le but du travail psychanalytique, c’est un mouvement vers une totalité de moi non pas au sens de l’ego mais au sens de l’être complet, de l’individu total, une unité constituée d’éléments épars, individués, un individu qui prendrait en compte toutes les composantes et de soi et de l’autre et du monde : Ce sont ces élément épars en couple d’opposés qu’il faut rassembler, ce sont les composants du rassemblement au sens de la conjonction alchimique d’après Jung, pour lui le soi est cette psyché totale, l’âme en grec. C’est un but sans doute inatteignable mais rien n’empêche de prendre le chemin. La rupture a autant été causée par les divergences théoriques que par les conflits de caractères et des mésententes personnelles. Il reste toujours aujourd’hui des controverses sur l’attitude de Jung lors de l’accession au pouvoir de Hitler et sur son antisémitisme supposé, l’intéressé s’en étant toujours défendu. On pourrait sans doute personnifier le lien entre les deux hommes par la figure de Sabina Spielrein, une jeune juive russe analysée par Jung, qui deviendra sa maitresse et que Jung poussera à faire des études de médecine et à devenir psychanalyste. Sabina Spielrein reviendra vers Freud et sera l’inspiratrice sinon à l’origine de la pulsion de destructivité que Freud qualifiera de pulsion de mort. Cette pulsion de destructivité ou de mort, Freud ne pouvait que la voir en action dans ce qui se tramait en Europe alors et plus particulièrement en Allemagne avec la montée du nazisme et nous ne manquerons pas de souligner la correspondance d’avec un texte de Jung paru en 1936 qui certes ne parle pas de pulsions de mort mais avance que le peuple allemand est traversé par un attribut fondamental du psychisme allemand, un facteur psychique irrationnel qui agit sur la haute pression de la civilisation comme un cyclone et la souffle au loin, ce facteur psychique étant pour Jung une résurgence d’un Dieu mythique allemand Wodhanaz, le Dieu de la Tempête, le Vagabond, le Guerrier, le Seigneur des Morts, le Maître de la Connaissance Secrète, le Magicien et le Dieu des Poètes, résurgence travaillée par un ensemble culturel et civilisationnel prônant la prédominance germanique, en quelque sorte la lutte entre Eros et Thanatos de Freud, l’un Jung soulignant le caractère prédominant des traces mnésiques mythiques et Freud soulignant la détournement par la culture, la civilisation des exigences libidinales de l’individu au profit du collectif mais de ce fait de refoulement et de renoncement se crée une agressivité qui contrairement à la religion ou à la démocratie ne fut pas régulé mais utilisé à des fins guerrières, ce qui fut patent en ce qui concerne l’hitlérisme.

Aujourd’hui il semblerait plus judicieux de faire abstraction des conflits de personne et de considérer l’apport de Freud et Jung dans leur globalité. La psychanalyse s’est enrichit des concepts des deux et à tout prendre plus que de divergences on pourrait plutôt parler de complémentarité voir de convergences puisque Freud s’est également intéressé aux mythes fondateurs des civilisations et des religions travers des ouvrages comme « totem et tabou » ou « Moïse et le monothéisme », et la notion de soi étant parfaitement compatible avec les trois topiques de Freud : moi, ça et surmoi. La divergence principale se situant dans le fait que l’un, Freud, se revendiquait athée et l’autre, Jung considérait l’image de Dieu ... comme un reflet du soi ou inversement voyait dans le soi une imago dei in homine (image de Dieu dans l’homme.)

Sandor Ferenczi : « L’examen analytique devrait permettre de de reconstruire le passé le plus reculé de l’organisme en partant du mode de comportement actuel. »

A droite de la photo derrière Jung, Sandor Ferenczi, disciple préféré et fidèle ami de Freud, est né Sandor Fränkel le 7 juillet 1873 à Miskolc et mort le 22 mai 1933 à Budapest. Il est le fils de Baruch Fränkel et de Rosa Eibenschütz, tous deux d'origine juive polonaise, il magyarise plus tard son nom en Ferenczi, il est le fondateur, en 1913, de l'Association psychanalytique hongroise. Dans son livre « Thalassa » paru en 1924 Sandor Ferenczi développe sa théorie de la génitalité en liant les activités psychiques aux activités physiques : dans nos actes et comportements nous sommes en perpétuel retour en arrière et nos désirs inconscients sont de retrouver des événements anciens ou personnels ou collectif et communs à tous les hommes, événements liés à des catastrophes. Pour Ferenczi les symboles sont des traces historiquement importantes de faits biologiques refoulés. (le symbole est comme un précurseur historique de mode d’agir appartenant à une époque révolue).

Tout part de ces catastrophes naturelles, la catastrophe la plus marquante étant l’asséchement de la terre qui a poussé les animaux marins à s’adapter à la vie terrestre. La sortie des eaux a permis une nouvelle naissance d’être, en lutte et en souffrance pour s’adapter et tous ses stades d’évolution sont repris dans le développement embryonnaire qui reproduit en raccourci l’évolution de l’espèce, c’est l’évolution du fœtus dans la vie intra-utérine jusqu’à l’expulsion du liquide amniotique à la naissance qui reproduit la sortie de l’océan pour la terre ferme.

Tout au long de notre vie, tout le savoir des origines de l’homme est au fond de notre inconscient ce que Ferenczi résume par: tout se passe comme si derrière …survit dans les êtres vivants une sorte d’inconscient biologique, qui agissent dans le cadre d’activité organiques particulières tels que le sommeil, la génitalité ou certaines maladies.

Dans la vie des hommes il y a tendance à la quiétude (l’instinct de mort) inorganique, une sensation de non-vie, un état ou le corps n’est pas pris en considération dans son écoute non pas seulement physiologique mais de l’écoute des souvenirs inscrits dans chaque cellule contenant son histoire : celle de sa famille et de ses non-dits avec ses problèmes non résolus et aussi toute l’histoire de l’humanité.

Ce qui caractérise la quiétude absolue c’est le sommeil et surtout l’état de fœtus (que l’on retrouve dans une position du sommeil), un retour à la vie intra utérine dans la mer, dans l’océan, substitut partiel de la mère

Toujours d’après Ferenczi L’acte sexuel permet de réaliser la tendance de tout être vivant qui s‘efforce de réaliser un état libre de toute excitation (Freud) et la tendance du désir de retourner au corps maternel par la pénétration du corps féminin par le membre viril qui est l’incarnation du moi plaisir. Pendant le coït le moi plaisir est confié à un corps étranger sans danger et avec préliminaires pour effacer les limites entre les moi quand il y a amour.

Rejoignant Otto Rank sur ce point, pour Ferenczi le coït est une décharge partielle de l’effet de choc du traumatisme de la naissance qui n’a pas été liquidé. Le coït et l’éjaculation sont le retour hallucinatoire, symbolique partiel dans le sein maternel abandonné à la naissance, l’angoisse étant la répétition de la sensation de déplaisir de la naissance, La satisfaction orgastique est la répétition de l’expérience pénible de la naissance et le rétablissement de la situation intra utérine en pénétrant à nouveau le sein maternel associé à la joie d’échapper à l’angoisse de la naissance. L’acte sexuel est aussi le désir de retrouver l’humidité première du milieu marin mais aussi ce besoin d’unification entre la terre et l’océan, entre le père et la mère.

L’apport de Ferenczi dans ce domaine ne saurait rentrer en opposition avec celle de Freud tant les concepts de l’un et de l’autre étaient imbriqués et complémentaires, ainsi peut-on relever dans « malaise dans la culture » ouvrage de Freud paru en 1930, la phrase suivante face au problème général de la conservation dans la vie psychique….nous penchons pour l’hypothèse inverse qui présume que rien de ce qui s’est formé dans la vie de l’âme ne peut disparaitre, que tout reste conservé d’une manière ou d’une autre et peut réapparaitre dans des circonstances particulières, tel qu’une régression profonde. N’est-il pas écrit là ce que Jung évoquait également dans son concept d’inconscient collectif et d’archétypes ?

Mais c'est dans la technique Psychanalytique que Ferenczi a sans doute le plus apporté à la méthode freudienne, dans l'ouvrage co-écrit avec Otto Rank (perspective de la psychanalyse) publié en 1924 ; ce qui a pu faire dire à Wladimir Granoff que "Si Freud a inventé la psychanalyse, Ferenczi a fait de la psychanalyse. ...."

Dans cet ouvrage Ferenczi y développe sa conception de la technique active: l’analyste parce que qu’il établit un lien correct entre son savoir et les données individuelles données par le patient peut déterminer le moment et le type de son intervention, la doser; ayant lui-même suivi une analyse, l’analyste est en capacité de s’extraire de son propre moi , en ne s’impliquant pas tout en puisant et dans son savoir et dans sa propre expérience d’introspection pour intervenir, ce que souligne Ferenczi en évoquant le dosage. Il s’agit et d’un dosage dans une relation d’inconscient à inconscient sans mêler le personnel de l’analyste et d’un dosage d’intervention non brutale et non définitive en tentant d’orienter vers des réponses qui n’émanerait pas de l'analyste mais de l’analysant. Il s’agit de guider sur la voie et non de montrer la voie que seul l’analysant connait. L’analyste est le catalyseur, l'amplificateur dans une alliance, une rencontre entre le savoir-faire de l'analyste et le savoir être de l'analysant (M.N Cugnot).


Depuis sa création la Psychanalyse a été l’objet d’idées reçues : On lui a reproché de durer des années voir des dizaines d’années, de s'adresser uniquement à des intellectuels. On a représenté le psychanalyste silencieux ne prenant jamais la parole et laissant l’analysant en perpétuel monologue On a aussi présenté le travail psychanalytique comme un travail orienté uniquement sur sa propre personne nécessitant plusieurs séances par semaines. Loin de ces caricatures au delà des différentes orientations historiques et au delà des écoles la psychanalyse demeure et une introspection personnelle et ce que Freud appelle une "Weltanschauung" c'est à dire une vision du monde, le monde visible et le monde invisible. Rentrer en Analyse, comme il se dit, c'est tenter de réellement rentrer dans le monde qui est en soi pour mieux percevoir celui qui nous entoure.


[1] http://psydoc-fr.broca.inserm.fr/QM141004/QM3.pdf [2] C.G. Jung Ma Vie, souvenirs, rêves et pensée, Éditions Gallimard, 1973.

34 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout