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L’écriture et la vie, silence et paroles



L’écriture et la vie, silence et paroles

Réflexions à la suite de la parution de l’ouvrage Karen Taieb [1]( je vous écris d’Auschwitz, les lettres retrouvées) sur ce que ces lettres surgissant plus de cinquante après peuvent provoquer comme émotionschez les descendants : 2° ou 3° génération post Shoah !

Il a été nécessaire pour les rescapés et leurs enfants que s’installe ce que Eva Weil nomme une période delatence, période de latence familiale mais aussi collective, puisque ce n’est que vers les années 70 que letravail de mémoire a été initié et que les psychologues et psychanalystes se sont penché sur la transmission post-générationnelle de la Shoah.

Le silence dans la plupart de cas a permis de vivre, de survivre. Les lettres restaient enfouies, refoulant les traumas au fond de tiroirs mémoriels. Ce fut un silence résiliant parce qu’un trauma ne fait pas histoire devie. Levinas parle de tumeur dans la mémoire, d’autres psychanalystes parlent de croissance posttraumatiques, de radioactivité se diffusant à travers le silence pour les générations d’après.

Publier ces lettres du passé n’est pas seulement faire œuvre d’historien et de transmission de mémoire, c’estaussi faire ressurgir chez les descendants des émotions enfouis dans le silence de l’histoire des aïeux, c’estredonner vie à ceux qui ne sont plus. Leur histoire pour la plupart du temps avait été laissé dans l’ombre mais l’ombre s’est abattu sur les générations d’après. Ils ont hérité d’une histoire dont nous ils ne connaissaient rien et puis une lettre surgit du passé de l’enfer, des écrits font retour du refoulé, elles parlentde lieux ou les aïeux sont passés et ont vécu l’irracontable, l’indicible qui malgré les silences s’est toutefois transmis comme une onde de choc, un écho qui au passage des ans se transforme en émotions, en pleurs, en mélancolie venant des tréfonds de soi.

Une introspection, un travail psychique sur les mots et leurs images symboliques oblige alors d’aller là surles lieux qui sont évoqués dans ces lettres parce que ces lieux selon Annelise Schulte Nordholt1sontinvestis d’une aura, surdéterminés, ils deviennent une véritable obsession. Ils sont les ancrages d’une post mémoire. Rachel Rosenblum rajoute que le retour sur les lieux permet d’acquérir la capacité de symboliserle souvenir, en un mot d’accéder à l’événement traumatique vécu par la génération précédente en ledissociant de sa dimension fantasmatique. 2 Les voyages de mémoire permettent alors de prendreconscience de traumas inconsciemment hérités de générations précédentes.3

Ces retours dur les lieux de la shoah font reprendre liens et liants avec ses aïeux, font reprendre lien avec le réel, avec une réalité transformée. Des rescapés interpellent alors : « mais pourquoi retourner, cela ne sert àrien, il n’y a rien à comprendre » mais ce nécessaire retour n’est pas là pour comprendre l’événement mais pour se comprendre soi en tant que descendant et pour faire corps avec son histoire, combler les videsmémoriels installés malgré nous.

L’écriture peut aussi libérer, les exemples sont innombrables de secrets de famille qui grâce à l’écriture émergent dans le présent : Garouste a écrit à 63 ans l’histoire de son père antisémite, Perec a écrit et a fait une analyse avec Pontalis, Primo Lévy a écrit et s’est suicidé, Pascal Bruckner a attendu l’âge de 70 ans pour publier son livre « un bon fils » qui dévoile la vie de son père collaborateur et Alexandre Jardin écrira sur son grand père à 47ans ce que son père n’avait pas voulu dire sur le sien, collaborateur de Laval.

La question se pose alors et jusqu’au temps de l’écriture que faire avec ces silences qui parlent et qui agissent inconsciemment dans la vie ?

René Kaïs ne nous le rappelle « Rien ne peut être aboli qui n’apparaisse quelques générations plus tard comme signe de ce qui n’a pas été transmis dans l’ordre symbolique »

L’analyse permet cette parole pour rompre le silence symboliser pour devenir ce que l’on est au présent en faisant remonter au conscient les bribes d’inconscient familiale et collectif, tels des rêves d’un matin révélateurs d’un présent heureux.


1 Karen Taieb, je vous écris d’Auschwitz, les lettres retrouvées, Éditions Tallandier, 2021

2Annelise Schulte Nordholt, Témoignages de l’après-Auschwitz dans la littérature juive française d’aujourd’hui, Enfants de Survivants etenfants survivants (Université de Leyde, Amsterdam).

3 Rachel Rosenblum, mourir d’écrire, PUF, 2019, p 148






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